Bienvenue dans mon univers de mots, d’histoires, de contes, de romans parfois, de réflexions, de polémiques aussi, creuses ou profondes, selon l’indulgence du lecteur. Pourquoi ce nom de cueilleur d’étoiles ? Peut-être qu’une histoire suffira à le justifier. Bonne lecture.
C'était il y a bien longtemps, un soir d'hiver. je rentrais par les rues froides en serrant contre moi mon manteau, quand tout à coup je l’entendis, quelques mètres plus loin :
« -morceaux d’étoiles, morceaux d'étoiles, achetez mes morceaux d'étoiles. un sou seulement. »
Je m'arrêtai, un peu abasourdi. Qu'est-ce que c'était que cet illuminé ? Je ne tardai pas à l'apercevoir. Il se dirigeait vers moi, tenant contre lui un sac informe.
.A la façon dont il le serrait, il semblait que ce sac devait contenir un véritable trésor. Le personnage, lui, ne payait pas de mine. C'était un petit vieux, mal habillé, l’air fatigué. Ses mains tremblaient et ses pieds semblaient avoir du mal à le porter. quand il me vit, il reprit son leitmotiv :
« -Morceaux d'étoiles, monsieur, achetez un morceau d'étoile. Un sou seulement. »
Je souris, puis je lui dis :
"-Des morceaux d'étoiles ? Quelle marchandise rare. Et où vous l’êtes vous procurée ? ”
-Ah, ça monsieur là où l'on trouve les étoiles. Dans le ciel."
Puis. en se rapprochant de moi et en mettant une main en cornet devant sa bouche, comme pour me dire un grand secret :
"-je suis un cueilleur d'étoiles. "
"-Un cueilleur d'étoiles ! Quelle profession étrange !"
"-Oh! oui, monsieur. D’ailleurs je crois que je suis le seul. je n'ai jamais rencontré de confrère."
"-Et il y a longtemps que vous exercez ce métier ? "
"-Depuis toujours. Mon père l'était avant moi et son père avant lui. Je me souviens que tout petit déjà, il m'emmenait avec lui à la cueillette des étoiles. ,,
"-A la cueillette des étoiles, mais comment s'y prend-on ? "”
"-Avec une échelle."
"-Une échelle ! Comment peut-on aller au ciel avec une échelle ?"
-Il suffit d'avoir une échelle assez longue. Alors on grimpe, on grimpe, et on finit par arriver dans un champ d'étoiles.
"-Un champ d'étoiles ! Comme un champ de coquelicots ?"
“ -oui, sauf qu'on cueille les coquelicots horizontalement et les étoiles, verticalement. J’ai cueilli des coquelicots une fois."
"-Et après, que faites-vous. ?"
"-Après, je choisis une belle étoile, pas trop grosse, ni trop brillante,
mais pas non plus trop terne. Je les choisis à leur éclat. Je prends celles, qui semblent dire "cueille-moi". Et je les cueille."
"-comme ça ?"
"-Oui.Comme ça."
"-Et ensuite ?"
"-Ensuite, je mets l'étoile dans un sac. Et il faut redescendre. C’est le plus difficile."
"-C’est très dangereux ? "
"-Non, mais quand on est là haut, tout est si beau, on n'a plus envie de redescendre. Et puis au bout d'un moment, on soupire et on pose le pied sur le barreau du dessous. Peut-être qu'un jour, je resterais là-haut, comme mon père il y a bien longtemps, et son père avant lui."
« -Et après, que faites-vous ? "
"-je découpe l'étoile et je la vends. Un sou le morceau, ce n'est pas cher."
"-Et les affaires marchent ? ”
"-Oh pas tellement. Les gens ne veulent pas d'étoiles. Qu'en feraient- ils ? Une étoile, c’est très beau, mais c'est inutile. Elle fait de la lumière, mais ils ont l'électricité. Non, il y a peu de gens pour m'en acheter. Voulez vous m'en acheter une ?"
J'avais écouté avec plaisir la conversation du petit vieux. C’était un original certes, mais inoffensif. J’estimai que ce petit moment valait bien un sou et je lui donnai. Alors il ouvrit son sac et je fus inondé de lumière. Aveuglé, je fermai les yeux. Je sentis qu'on mettait quelque chose dans ma main. Quand je pus enfin rouvrir les yeux, le petit vieux était parti. Mais j'avais dans la main un morceau d'étoile. Il brillait tranquillement, presque avec confiance, pourrait- on dire. A quoi cela ressemble-t-il un morceau d'étoile? Eh bien je ne sais pas moi. Aux yeux d'une femme quand ils brillent peut-être. Ou au sourire d'un enfant. Ou à une étoile, tout simplement. J’ai toujours ce morceau d'étoile, il ne m'a jamais quitté. Mais je n'ai jamais revu le petit vieux, bien que je me promène souvent la nuit par les rues. Parfois quand je regarde le ciel, je vois une étoile clignoter puis disparaître. Alors je me dis "c'est le cueilleur d'étoiles ”,et je serre mon morceau d'étoile dans ma poche.
Si un soir en vous promenant, vous croisez un petit vieux qui vous dit :
"-Morceaux d'étoiles, achetez mes morceaux d'étoiles." Ecoutez-le, cela en vaut la peine.
Quand j’ai raconté cette histoire à mon fils , il m’a dit:
“Mais papa ,ce morceau d’étoile , tu l’as encore ?”
Qu’auriez vous répondu ? Et vous ? Pouvez vous encore croire que les conteurs d’histoires ont un morceau d’étoile dans la poche ? Avez vous envie d’y croire ? Certains disent que les histoires sont vraies, tant qu’il y a quelqu’un pour les écouter. Et puis quelle importance ! Les histoires sont belles et c’est leur seule raison d’être. Vérités, légendes, traditions, l’histoire est une tisseuse qui mêle ces trois fils. Coupez en un, et la trame est perdue. Il manque quelque chose. Mais si vous avez encore envie de croire qu’on peut avoir un morceau d’étoile dans la poche, venez avec moi. Je vous entraînerais dans un pays qu’ont sillonné avant nous nos parents, et les parents de nos parents. Oh, bien sûr, ils sont peu empruntés de nos jours, les herbes folles ont recouvert beaucoup de chemins, mais en ces pays, les sentiers sont profonds. Pensez! Pendant bien des générations, des conteurs, guides au pied léger ,un peu filous, un peu bandits, contrebandiers de rêves et marchands de songes, ont entraîné les enfants le long de ces routes bordées de vastes fossés, où se cachaient croque-mitaines et farfadets ,et bien d’autres choses encore.
C’est sur ces routes et ces chemins que je vous invite à la baguenaude. Je serais votre guide. Mais ne croyez pas que ce soit gratuit. J’exigerais mon salaire! Ah, vous voulez savoir ce qu’est le salaire du conteur. Comment donc me paierez-vous ?
Avec un sac de billes! Oui parfaitement, un sac de billes! Mais pas n’importe lesquelles. Le salaire du conteur, ce sont les billes des grands yeux écarquillés des enfants. Le conteur ne vit que de ça. Alors si vous êtes prêts à payer le prix, en route, le chemin est long. Mais je vous apprendrais plein de choses.
Et d’abord, savez vous d’où viennent les histoires ? Non! Alors, rapprochez vous, baissons la voix et tamisons les lumières, les histoires n’aiment pas le bruit et la clarté trop crue. Elles s’épanouissent au crépuscule, juste au moment où l’on ne distingue plus très bien ce que recouvrent les ombres. Chut...écoutez...
D’OU VIENNENT LES HISTOIRES
Les histoires, elles ont plusieurs origines; certaines naissent au cœur de vents lointains, à l’abri de hautes montagnes ensorcelées. Elles voyagent sur les ailes de grands oiseaux noirs, qui les répandent au dessus de nos contrées, comme une pluie scintillante qui vient illuminer le cœur du conteur, qui seul, sait le moment où il lui faut être sous l’averse dorée; et il faut le voir attraper les histoires en courant sous la pluie ,ouvrant sa besace pour en saisir encore plus, et s’en aller, récolte faite et le sourire aux lèvres. Ces histoires-là parlent en général de voyages extraordinaires, de trésors enfouis dans des îles désertes par des pirates sanguinaires, de princes africains amoureux de la reine d’un royaume secret, de sultans vêtus de riches atours servis par des génies. De dieux anciens soupirant pour le cœur d’une mortelle.
D’autres histoires naissent dans la terre. Discrètement, elles poussent, elles s’épanouissent, se glissent un chemin vers le ciel où elles pourront surgir librement, mais là, hop, le conteur est là, avec son éternelle besace, et il la saisit prestement. A l’abri, ni vu, ni connu. Je vous ai dit que le conteur était un peu filou. Mais là aussi, lui seul connaît le moment où une nouvelle histoire va éclore. Lui seul peut attendre des heures l’instant précis;une seconde trop tard et, pfuit, plus d’histoire, une seconde trop tôt, et il manque quelque chose pour que ce soit une belle d’histoire.
Halte là, mes-bonhommes, je vous vois venir! Alors vous vous dites:
-”Oui bon alors, conteur, c’est un métier de fainéant. Tout ce qu’il a à faire, c’est attraper les histoires et les faire bosser à sa place. Esclavagiste va!”
-Que nenni, mes petits amis!Au contraire, c’est ici que le métier de conteur commence. Une histoire au début, c’est un diamant brut, qu’il faut tirer de sa gangue de terre et tailler pour en tirer le plus bel éclat possible.
Une histoire, ça se cisèle, ça se façonne, ça s’encorbelle, ça se travaille. Avec quels outils ? Avec vos mots bien sûr. Vous les choisissez, les soupesez;celui-ci est trop mou ,celui-là trop grandiloquent, l’autre trop laid, ah, en voici un beau. Mais il n’a aucun sens ? Oui, mais il est beau! Ah bon! Et quand vous avez fait tout ceci, après avoir essuyé d’une main fatiguée la sueur coulant de votre beau front buriné d’artiste (oui, je sais, mais là j’avais des mots en rab!),vous pouvez enfin contempler votre travail. Une histoire! Maintenant, elle est prête. Il ne vous reste plus qu’à lui faire passer le baptême du feu devant l’auditoire qui semble le plus facile mais qui sera le plus critique. Les enfants. Et leur émerveillement sera la plus belle récompense de vos efforts. Et vous aurez une nouvelle histoire dans votre sac à malices, que vous pourrez raconter encore et encore. Car on ne se lasse jamais des belles histoires. Mais attention, une histoire ne doit jamais rester figée. Elle est vivante. Les mots que vous croyez avoir fixés ne vous appartiennent pas. A chaque fois que vous la raconterez ,ce sont d’autres mots qui viendront dans votre bouche. Et puis d’autres la raconteront, à leur manière, changeant ce qui vous semblait absolument indispensable, vous donnant un petit pincement au cœur, mais les histoires, comme les enfants, ne s’élèvent pas pour soi. Qu’elles vivent leur vie, comme eux, et ne gardez que la légitime fierté de les avoir enfantées. Et laissez le dogme aux fanatiques. Les histoires sont faites pour être libres et les dogmatiques ignorent la liberté.
Voilà, c’est ainsi que naissent les histoires, qu’elles s’épanouissent, qu’elles s’oublient parfois, comme une étoile s’éteint; mais ,une étoile qui s’éteint, ne serait-ce pas un coup de...?